Un animal seul de son espèce

C’est toujours un peu la même histoire : vous avez pris la route des vacances et vous traversez en voiture une jolie campagne, verdoyante et fraîche sous le soleil d’été. Ou éclatante de mille nuances du jaune d’or à l’acajou automnal dans ses masses forestières. Ou émaillée de mille couleurs sous les nuages légers d’un ciel pastel de printemps. Ou  endormie sous une étendue de neige blanche scintillant sous le soleil d’hiver… Vous choisissez la saison que vous préférez.

Vous conduisez, donc. Et à votre droite, un beau troupeau de vaches, paisibles silhouettes derrière les barrières, parfois par petits groupes ; un peu plus loin, un immense groupe de moutons éparpillés dans un pré, petites taches laineuses dont parfois se détachent des agneaux bondissants.

Et puis un peu plus loin, un cheval. Un cheval tout seul dans son pré. Il est là en train de paître. Il semble avoir tout ce qui lui faut : de l’herbe verte ou à défaut une bonne brassée de foin, de l’eau et la liberté relative d’un grand espace.

 

Cheval seul dans un pré

 

Pourtant, quelque chose cloche. Ce cheval-là est seul, seul de son espèce.

 

L’homme impose des conditions de vie contraires à leur nature à ses animaux

 

La domestication, qu’on l’accepte ou non, comme le font les vegans, est un fait culturel indéniable et fondateur de la grande majorité des civilisations. Depuis le néolithique, les groupes humains ont pu s’agrandir grâce à l’agriculture mais aussi et peut-être surtout, grâce à l’élevage. S’approprier un peu du sauvage pour le rendre compatible avec le monde humain nous a permis paradoxalement de quitter le monde naturel.

Mais cela ne s’est souvent pas fait en accord avec les nécessités biologiques et comportementales des animaux. Certains, comme Jocelyne Porcher, parlent d’une forme de contrat qui aurait été passé entre l’homme et l’animal. En gros, ce dernier nous aurait dit : « Ok ! tu peux prendre ma peau, ma viande, mon lait, mes petits, ma force, mais en retour, tu m’assures une nourriture constante et une protection contre les prédateurs (sans parler d’une jolie boucle d’oreille avec un numéro dessus). »

J’ai un peu de mal à accepter l’idée de ce contrat tacite. L’animal a trop peu à gagner au regard de ce qu’il perd. Je pense que, comme il l’a toujours fait et le fait encore, l’homme a pris ce qu’il désirait et l’arrangeait sans se soucier des conséquences négatives.

Il a été contraint par la nécessité à préserver des conditions de vie aussi bonnes que possible à ses bêtes, sinon elles mourraient. Et un animal mort ne sert pas à grand chose. Il suffit de voir comment le monde moderne traite les animaux dans l’industrialisation de l’élevage pour comprendre que dans sa rapacité, l’être humain n’accorde que le strict minimum à la « matière » qu’il exploite. Juste assez pour la maintenir en vie jusqu’au sacrifice. Et il ne renoncera à ce fonctionnement que le couteau sous la gorge. Il n’est qu’à voir dans quel rapport de force l’industrie agro-alimentaire se trouve vis à vis des associations de protection animale. Ces dernières ne doivent pas lésiner sur les moyens parce qu’en face, on est totalement hermétique aux raisonnements basés sur le respect et l’humanité.

 

Notre époque  ne peut-elle pas mieux faire ?

 

Mais nous qui n’avons rien à voir avec l’élevage industriel, nous qui aimons tellement nos animaux, leur donnons-nous vraiment des conditions de vie respectueuses de leur réalité ?

Notre époque, notre monde occidental,a maintenant la possibilité de considérer l’animal dans un rapport autre qu’économique. De nombreuses espèces telles que le cheval, la poule, sont sorties du domaine de l’utilitaire pour entrer dans le celui de l’animal de compagnie. Le chien, le chat, quittent les granges où ils avaient leur coin pour dormir sur les canapés de nos salons. Alors, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

On aimerait le croire. Et pourtant, il faut bien admettre que non.

Parce que l’être humain n’a toujours pas appris à considérer l’animal comme il est, pour ce qu’il est. Et qu’il ne continue à y voir qu’une créature offerte à ses désirs.

 

Chien seul

 

« J’aime les chiens, je veux avoir un chien. Et je l’aimerai toute sa vie. Et d’ailleurs j’achète tout ce qu’il y a de plus cher pour ce chien – c’est dire si je l’aime ! – et je ferai tout ce qu’il faut pour qu’il soit en sécurité. Il sera toujours avec moi et seulement avec moi parce que le reste du monde est tellement méchant qu’il ne rencontrera jamais d’autres animaux de son espèce qui pourraient lui faire du mal. » Et voilà comment on fabrique un chien malheureux, qui ne pourra jamais assouvir une des conditions indispensables à son équilibre et son bien-être, la sociabilité. Pour autant qu’un chien aime son maître, il est éminemment égoïste de la part de ce dernier de l’empêcher de fréquenter ses congénères. Beaucoup de problèmes comportementaux découlent de cette frustration.

 

Poule seule dans un pré
Photo de Hans Verwoerd

 

Bien sûr, une poule seule nous sera plus attachée. Elle nous suivra partout, guettera tous nos mouvements. Elle nous gratifiera de cette valorisation de l’égo que nous éprouvons quand nous représentons autant pour un animal. Je connais le sentiment pour l’avoir éprouvé. Mais là encore, c’est égoïste. Une poule a besoin d’au moins une camarade de son espèce pour être bien.

 

Que faire ?

 

Il n’y a généralement pas de malice ni de volonté de faire souffrir dans ceux qui oublient que la place d’un animal est avant tout parmi les siens. Très souvent, on ne l’a même pas envisagé. Ou de toute façon, c’est trop compliqué d’en avoir deux ou plus. Ou trop onéreux…

Prenons le cas du cheval que j’évoquais en début d’article. Ce cheval seul dans un pré peut avoir tout ce dont il a besoin biologiquement pour être maintenu en vie. Mais il lui manque l’essentiel : la vie. S’il a beaucoup de chance, une petite jeune fille viendra tous les jours lui parler, le caresser, lui donner des friandises ; elle le sortira peut-être même pour faire un tour et il pourra voir du monde un peu plus que le bout de son pré. Cette petite jeune fille sera tout pour lui et elle se sentira flattée quand il se mettra à hennir et à galoper vers elle au son de voix.

Ca, c’est si il a beaucoup de chance. Mais dans la plupart des cas, il passera des jours,  des semaines même sans voir personne. Les seuls contacts qu’il aura seront ceux avec le renard qui  passe le nez au vent la nuit ou les chevreuils qui viennent paître à ses côtés à l’aube. Jour après jour, il vivra dans l’ennui jusqu’à sa mort. Qui peut désirer cela pour son animal ?

Alors que faire ?

Un deuxième cheval, c’est cher. À l’achat, à l’entretien…

Je pense, pour le bien-être de ces animaux, qu’on devrait obliger leurs propriétaires à mutualiser les prés. Au lieu de vivre chacun dans sa pâture, ils vivraient par deux au moins selon la loi.

Cela serait une obligation pour tout propriétaire d’un animal dont la condition naturelle est de vivre en groupe.

 

Cet article était juste un billet d’humeur. Je fais beaucoup de route dans ma semaine et je vois beaucoup de ces animaux que l’on oblige à vivre seuls sans prendre en compte les impératifs de leur espèce, en premier lieu des liens sociaux où on se gratouille, s’embrouille, se papouille, s’épouille, montre qui est le plus fort, se tient chaud et s’enveloppe de tendresse. Une société civilisée qui a la disponibilité pour se penser ne devrait pas accepter de les en priver. Serait-il si difficile de trouver une solution qui conviendrait à tout le monde ?

 

Voyez-vous autour de vous de ces animaux qui ne sont jamais en contact avec leurs semblables ?

 

 

 

La chatte Ficelle, pensive, son petit bout de langue sur le nez.
Alors là ! Celle-là ! elle est bonne ! Françoise voudrait m’imposer un autre chat à la maison ! Elle est dingue, cette fille !
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2 thoughts on “Un animal seul de son espèce

  1. C’est vraiment une question compliquée que le veganisme. Je suis évidemment contre la maltraitance animale, mais j’ai des chiens, et donc je dois les nourrir avec de la viande… Même si je n’en consomme pas moi-même, et bien je dépends tout de même de ce système dégueulasse : agriculture et élevage…Et je sais qu’il existe des croquettes veganes pour chiens et chats, mais ce n’est pas bon pour eux ! Alors je dois assumer que j’héberge des carnivores.

    1. Je suis d’accord avec toi, Leïla. C’est compliqué d’être végane quand on possède chat, chien ou même poule. Ce sont des animaux qui ont besoin de protéines animales. Les croquettes véganes que tu évoques sont une aberration et ne prennent pas du tout en compte les besoins des animaux carnivores.
      Un des soucis est que, en tant que propriétaires de chien ou de chat soucieux de la santé et du bien-être de nos animaux, nous recherchons les marques qui offrent la meilleure qualité possible (sans céréales pour mon chat, par exemple) et pour lesquelles la viande utilisée ne provient pas seulement de bas morceaux.
      Cependant, je pense qu’il est quand même possible d’élever des bêtes dans le plus grand respect possible de leurs impératifs naturels, avec un abattage qui ne rime pas avec massacre.
      J’ai chez moi des poules que je considère comme des animaux de compagnie et j’ai un haut le coeur quand je considère le barf ou le fait d’utiliser des poussins pour nourrir des serpents… C’est compliqué…

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