L’anthropomorphisme : faute capitale ou péché véniel

         Nous ramenons tout à nous : tout le monde le sait. Quand Filou vient poser sa tête sur nos genoux avec son beau regard brun qui semble nous dire : “Ah ma pauvre chérie ! Comme je te comprends…”  – votre mère ne saurait pas mieux faire –  nous pensons : “Il ne lui manque que la parole…” Personne ne saisit mieux que lui nos joies et nos chagrins, n’écoute mieux que lui le récit de nos journées harassantes ni ne sait aussi bien exprimer le réconfort, rien que par son regard.

          Et bien non : tout faux. Le dernier des soucis de Filou, c’est bien votre chagrin d’amour ou votre journée au boulot. Lui, il est juste content d’être avec vous et il essaie de capter votre humeur du moment.

          C’est que c’est très mal, de prêter des intentions humaines à un animal. Vous le lirez partout.  Vous êtes un monstre d’égoïsme en agissant ainsi. C’est une erreur contre le bien-être animal, une faute contre la bienséance scientifique, un crime contre l’animalité.

          Et pourtant, comment faire autrement ? Comment être autre chose que ce que nous sommes, c’est-à-dire des êtres humains ?

          Mon cheval a le droit de faire de l’hippomorphisme, mon chien du cynomorphisme, ma poule de l’ornithomorphisme… mais moi, je n’ai pas  droit à l’anthropomorphisme. Sans doute au nom d’une supériorité morale que j’aurais sur tous ces pauvres animaux, dans le plus pur esprit paternaliste.

 

             Quelle que soit notre espèce, nous vivons dans un monde issu de notre sensorialité, ce que les scientifiques appellent l’umwelt, et chaque espèce a son propre umwelt. Les humains comme les autres. Et interpréter tout comportement d’une autre espèce selon notre propre fonctionnement fait partie de notre umwelt humain.

 

      Alors bien sûr, parfois cela peut conduire à des situations difficiles, où faire preuve d’anthropomorphisme peut mener à une réelle maltraitance, au moins à une incompréhension entre nous. Si je ne comprends pas que lorsqu’il me lèche la main, mon chat me dit : “Arrête de me caresser !”, ce qui ne se dit pas du tout comme ça dans mon umwelt. Si je ne comprends pas que ma poule n’a que faire de ce charmant petit poulailler chinois avec enclos d’un mètre carré, pourtant si joliment décoré de fleurs d’été mais qu’elle voudrait partir en vadrouille dans mon beau jardin bien vert. Si je ne comprends pas que mon beau huskie attend de moi que je sois le chef de meute qui affirme son autorité et non le copain qui le traite en égal. Et bien tout ça se termine mal.

          C’est très difficile de savoir pourquoi un animal se comporte comme il le fait. Nous interprétons mal parce que nous le faisons à partir de notre propre expérience. Heureusement, il existe des professionnels qui peuvent nous aider dans cette quête. Si nous rencontrons une difficulté avec notre chien, il suffit de s’adresser à un éducateur canin, un comportementaliste ou de lire les nombreux livres ou articles courant sur internet. Mais tous ces experts ne sont pas toujours d’accord entre eux sur tout, ce qui montre bien la difficulté, voire l’impossibilité d’entrer dans la tête d’un animal… Nous n’y arrivons déjà pas entre nous, humains !

           Pour en revenir à l’anthropomorphisme, je trouve dommage que l’ami René Descartes n’en ait pas fait davantage preuve. Cela lui aurait évité de développer sa théorie de l’animal machine qui fait encore tant de mal de nos jours.

          Ainsi, le gars qui ouvre tous les matins la porte de son élevage et trébuche sur les cadavres de poulets de trois mois à tête de poussin ou de pondeuses au bec coupé ; celui qui castre ses porcelets à vif ;  celui qui envoie des décharges électriques à un rat pour voir comment ce dernier va réagir ; ces gars-là, un chouïa d’anthropomorphisme ne leur ferait pas de mal. Même si malheureusement d’autres les ont précédés qui n’avaient pas plus de considération pour leurs frères humains.

 Un chien au doux regard, la tête appuyée sur sa patte.

          Une de mes voisines avait un charmant chihuahua. Une toute petite chose adorable toujours tremblotante. Elle portait de ravissants vêtements selon les saisons. Les coussins de sa panière étaient assortis au tissu des rideaux. Elle allait chez la toiletteuse aussi souvent que sa maîtresse allait chez l’esthéticienne. Ses petites pattes ne touchaient jamais terre à l’extérieur et jamais, au grand jamais, elle n’aurait été autorisée à lier connaissance avec l’épagneul breton du troisième. Certainement pas une vie de chien ! Et pourtant, sa maîtresse aurait été horrifiée et bouleversée si vous lui aviez dit qu’elle maltraitait son chien.

          Est-ce de l’anthropomorphisme que de traiter ainsi un animal ? Je ne crois pas. C’est juste une bonne vieille pathologie humaine comme notre monde sait en fabriquer. Si un enfant s’était trouvé à la place de ce chihuahua, il n’aurait pas été mieux loti !

          Quand j’entre en relation avec une bête, j’ai vraiment le désir qu’il y ait un échange. Je veux la connaître, éprouver tout ce que sa présence de bête peut amener comme émotions chez moi et j’ai le secret espoir que je ne lui suis pas indifférente. Je ne suis pas scientifique, je n’ai pas appris l’éthologie à l’université, mais j’ai la certitude, fondée sur l’expérience, que tous les animaux que j’ai croisés éprouvaient, comme moi, des émotions, peut-être même des sentiments. Que nous pouvions échanger à ce niveau-là. Que la nature et l’évolution nous ont donné cela en partage. Ce lien, je ne peux le créer qu’à partir de mon humanité, je ne peux pas renier ce que je suis. Comme je dois accepter l’animal pour ce qu’il est.

 

 “L’anthropomorphisme perdure parce qu’il est nécessaire. Mais il faut aussi s’y livrer avec précaution, conscience, empathie et sans anthropocentrisme. Nous devons tout faire pour conserver le point de vue de l’animal.”  Marc Bekoff

  

La chatte Ficelle, pensive, son petit bout de langue sur le nez.
“Mais alors, quand tu me reproches de passer mon temps à ne rien faire d’autre que dormir sur la couette, c’est de la mesquinerie ou de l’anthropomorphisme ?”

 

 

                                    

Et vous, quels rapports entretenez-vous avec les animaux ? Mettez-vous une distance infranchissable entre les espèces ? Ou considérez-vous qu’il existe entre eux et nous un terrain commun sur lequel nous comprendre et nous entendre ?                                                                    

 

 

 

 

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